Mot du directeur artistique

Mutation(s)

Si nous avons parlé abondamment de diversité ces derniers temps, au théâtre comme dans l’ensemble de la société, il me semble qu’on a peu discuté de transformation. Le mot diversité a certes le mérite de mettre en lumière la pluralité, l’hétérogénéité, mais ne fait souvent que décrire une nature, un état de fait. Ce que j’aime de la transformation, et par dérivé la mutation, c’est qu’elles décrivent une action : celle de déplacer le regard et, qui sait, la nature des choses.

N’est-ce pas le rôle du théâtre? Là où la sociologie s’arrête – nécessaire description de notre environnement – commence le travail de création. Celui de déplacer le regard; le regard que nous avons sur les autres comme celui que nous avons sur nous-mêmes. Dans ce déplacement réside pour moi le plus grand mérite des débats qui nous ont enflammés depuis l’été dernier : et si le « nous » était plus complexe que ce que nous croyons? Si les « autres » ne sont pas si « autres », mais participent de plein fouet à l’inhérente mutation d’une société? En génétique comme en politique, seule la mutation est porteuse d’avenir. Mais comme tout phénomène puissant, elle peut aussi être porteuse de mort : il y a de ces mutations génétiques qui sont fatales, tout comme certaines perturbations sociales peuvent entraîner un chaos infernal. À nous d’être garants de leur destinées; un premier pas serait certainement de comprendre ces transformations plutôt que de les fuir à tout prix.

La saison

J’ai donc souhaité réunir des spectacles s’irriguant aux grandes eaux des changements majeurs qui viennent bousculer l’ordre, les idées reçues, les valeurs. Ces vagues de transformation, qui peuvent tout entraîner dans leur passage et ne sont pas sans risques, me renvoient aux beautés de la mer impétueuse, incontrôlable et incontournable. Ainsi, la pièce qui ouvrira la saison empoigne à bras-le-corps la grande mutation historique de notre temps : la crise migratoire. L’Énéide, inspirée à la fois de l’épopée latine de Virgile et de mon histoire familiale, décrit les errances et les luttes d’une poignée de réfugiés quittant leur ville en flammes. La création du texte en 2007 braquait les projecteurs sur une histoire qui n’a jamais cessé de former et déformer les nations; depuis, bien des événements se sont produits dans le monde et ont accentué mon désir de recréer le texte, avec cette fois une toute nouvelle distribution. Je boucle ainsi la double odyssée de cette aventure : celle présente dans la pièce, mais celle aussi du texte, traduit dans plusieurs langues, qui a fait le tour du monde ces dix dernières années.

La mutation est aussi au cœur du Ravissement d’Étienne Lepage, qui décrit les tentatives de libération (ou de simple jeu?) du personnage volontairement archétypé de « la jeune fille » – sans doute est-ce ce corps que le pouvoir tente de s’accaparer en premier lieu… Je suis de près le travail d’Étienne, artiste associé au Quat’Sous, et reste extrêmement sensible à ses préoccupations politiques, sociales, littéraires. Le rapport étroit de son œuvre avec le monde de l’adolescence, cette sphère de mutation par excellence où la rébellion se mêle à l’angoisse, a nourri l’écriture du Ravissement. Et c’est une joie pour moi de confier ce projet à ce grand artiste qu’est Claude Poissant, qui, en mettant en scène Rouge-Gueule, nous a fait découvrir Étienne.

La transformation est encore présente dans Éclipse, le nouveau projet de Marie Brassard (Infrarouge). Au fil de nos conversations sur des artistes en rupture avec la société, Marie a déposé un jour un livre sur la table : Beat Attitude1, un recueil de poésie des femmes beat des années 1950. Ce fut pour moi un choc : convaincu comme la plupart que les artistes de la Beat Generation formaient un boy’s club fermé, je découvrais avec stupeur un monde incroyable, peuplé de voix fortes, essentielles, mais pourtant… passées dans les oubliettes de l’Histoire. Ainsi est né le projet Éclipse, qui regroupe tout ce qui m’est cher : la nécessité, l’urgence de dire, la parole de femmes bafouées et oubliées.

Et la langue dans tout cela? Qu’en est-il de son rôle dans les grandes mutations de l’Histoire? Pour les philosophes romantiques comme Herder, la langue est la conscience collective du monde. L’un des plus grands héritiers de ce courant de pensée se nomme Charles Taylor et il est Montréalais; vous le connaissez sûrement par la Commission qu’il a coprésidée avec Gérard Bouchard. Il faut absolument lire son dernier opus, L’animal langage2, dans une traduction admirable de Nicolas Calvé: le philosophe y développe tout le potentiel d’inventivité du langage, lequel n’est pas qu’outil de communication, mais bien un moyen de se révéler au monde et aux autres. Comment ne pas voir autre chose en marche dans l’œuvre ducharmienne? Y a-t-il chez nous plus grand exemple d’inventivité du langage, aux côtés de Claude Gauvreau? C’est Frédéric Dubois (Théâtre des Fonds de Tiroirs), admirateur énamouré de Ducharme, qui nous livrera le splendide collage de textes ducharmiens réalisé par Martin Faucher, À quelle heure on meurt? Inspiré par le couple formé par Claire Richard et Réjean Ducharme au mitan de sa vie – les enfantômes par excellence – Frédéric réunit sur scène Louise Turcot et Gilles Renaud, deux grandes figures de la scène théâtrale québécoise, que nous avons l’honneur et le privilège d’accueillir au Quat’Sous.

Notre chère compagnie résidente, le Théâtre PÀP, continue de creuser le sillon de notre mémoire collective avec Courir l’Amérique, sur les terres cette fois des «remarquables oubliés» de l’Amérique. Inspirés par les œuvres de l’anthropologue Serge Bouchard et de l’écrivaine Marie-Christine Lévesque, Alexandre Castonguay et le PÀP nous proposent un road-trip théâtral qui évoquera les grandes transformations de l’Amérique : celles d’hier, celles d’aujourd’hui… Celles de demain, par contre, vous appartiennent!

Enfin, nous ne pouvions clore la saison sans vous offrir à nouveau deux moments marquants des dernières saisons : Le Tigre bleu de l’Euphrate de Laurent Gaudé, mis en scène par Denis Marleau (UBU), dans lequel Emmanuel Schwartz interprète magistralement Alexandre le Grand, et Hidden Paradise d’Alix Dufresne et Marc Béland, cette chorégraphie à la fois drôlatique et terrifiante sur fond d’entrevue radiophonique de l’économiste Alain Deneault donnée à Marie-France Bazzo. Du passage du monde des vivants au monde des morts dans le cas du Tigre bleu (mais aussi de l’Orient à l’Occident), jusqu’aux manipulations financières des paradis fiscaux de Hidden Paradise, les mutations se font sentir… pour le meilleur et pour le pire.

1 Beat Attitude, femmes poètes de la Beat Generation, anthologie établie par Annalisa Mari Pegrum et Sébastien Gavignet, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2018.

2 L’Animal langage, la compétence linguistique humaine de Charles Taylor, traduction de Nicolas Calvé, Éditions du Boréal, Montréal, 2019.

Crédit photo : John Londono

En espérant que vous soyez attirés, comme nous au Quat’Sous, par le vent frais de la nouveauté, de l’ouverture au large : si l’art ne nous métamorphose pas, comme toute belle et vraie histoire d’amour, à quoi bon aller au théâtre?

Bonne saison !

- Olivier Kemeid
Directeur artistique
Théâtre de Quat’Sous